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 Raconte-moi encore

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Corynn
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MessageSujet: Raconte-moi encore   Mar 23 Juil 2013 - 2:16

Raconte-moi encore


Le ciel gris laisse échapper de longues traînées de pluie sale et froide. Au loin, on entend un roulement sourd et lancinant, mais les hommes ne savent plus si c’est le tonnerre ou le bruit du canon vomissant sa mort. Une odeur de vase nauséabonde prend aux tripes, monte des tranchées où la vie s’organise au milieu de l’horreur. Nul ne peut dire si les plus pouilleux sont les hommes ou les rats. Terrés dans un trou creusé à même le sol, à peine séparés de la boue collante par quelques pauvres planches disjointes, deux militaires se serrent l’un contre l’autre, partageant, outre l’abri de fortune, un moment de chaleur et une cigarette bien fine.
- Dis, raconte-moi encore, quand tu es parti en colonie…
Le soldat qui vient de parler tremble de fièvre. Il est tout jeune, il semble vieux. Il n’a pas d’âge sous sa barbe emmêlée lui protégeant le cou du froid intense de la nuit. Sa main est décharnée, elle s’agrippe à celle, toute proche, de son compagnon. Il n’a plus rien à quoi se raccrocher, alors il se retient aux récits de son ami, surtout à celui d’Oléron. Il s’y est intéressé à leur arrivée en enfer, dans les tranchées, lorsque les officiers ont dit de s’installer. Paul Chauvin a soufflé, rageur, entre ses dents.
- Savent pas ce qu’est un campement. S’auraient mieux fait d’aller à Domino pour apprendre. Là-bas au moins, ils auraient su comment on doit se conduire avec les troupes.
- C’est quoi Domino ? avait demandé Jean Bichoneux curieux.
- Domino ?… C’est une colonie de vacances mon vieux, pour des gosses pas bien costauds, afin de leur rendre la santé. J’y suis allé la première année où le camp a été installé, un mois de juillet, il y a… cinq ans. Tu te rends compte camarade ? Cinq années…
Les yeux bleus s’étaient obscurcis à ce souvenir. Depuis, régulièrement, Jean questionne, demande, exige sa part de bonheur d’un lieu qui lui semble extraordinaire. Au début, Paul ne voulait pas parler, mais depuis que son frère d’armes est malade, il raconte pour lui remonter le moral, se souvient et repart dans une époque qui lui paraît bien lointaine, lorsque la vie lui réservait encore des moments d’insouciance.
1910... Son père était mort six années auparavant. Sa mère avait dû prendre un emploi de dame de compagnie chez une vieille aristocrate acariâtre. Lui, très fin, un peu souffreteux, passait son temps à apprendre. Malgré sa pauvre condition physique, il excellait dans les études. Le pasteur le félicitait régulièrement pour les progrès qu’il faisait constamment. Ce fut ce brave homme qui proposa son départ pour l’île d’Oléron, en colonie de vacances. Sa mère, effrayée d’une telle séparation, accepta cependant, devant l’insistance de l’homme de Dieu. Elle ne déboursa rien. Un formidable effort de solidarité au sein des membres du temple avait permis sa prise en charge financière. Cette année-là, le jeune lycéen découvrit l’exaltation de monter dans un train de L’Administration des Chemins de Fer de l’État, ce qui atténua de beaucoup sa peine de laisser sa mère sur le quai.
Cette première année d’installation du camp, ils étaient une vingtaine, uniquement des garçons, qu’encadrait sévèrement un surveillant du nom de Belmont. Grand et sec, Belmont flirtait avec la trentaine. Il portait beau une moustache épointée, dont il était très fier, et un costume blanc trois pièces, bien peu adéquat pour un tel poste. Il avait profité du long trajet pour lire à ses jeunes recrues le règlement de la vie en commun qu’ils allaient devoir respecter à la lettre.
À la Rochelle, la vapeur de la locomotive fit place à celle du bateau. La mer était calme, à peine houleuse, avec une brise marine et iodée qui fronça le nez de Paul. Cette découverte du monde maritime fut à la fois enivrante mais aussi déroutante. On lui avait décrit l’océan comme une immensité, alors que sous ses yeux curieux, un horizon de terres empêchait de toutes parts son regard de s’enfuir. Cela ne l’empêcha pas d’apprécier le voyage. Le continent, Ré, Oléron, Aix, Madame offraient leur littoral de rêve à l’imaginaire du jeune homme. L’approche du fort Boyard fut un moment d’une réelle intensité. Son esprit mathématique tenta de calculer comment des techniciens avaient pu construire un tel vaisseau de pierre qu’il devinait insubmersible. Cela tenait pour lui du prodige. Puis son bâtiment entra dans le chenal de la Perrotine, se laissant glisser sur son erre avant de se ranger sagement le long du quai.
À deux pas de là, une gare toute fraîche étalait ses rails. Belmont hurla des ordres ; les étudiants vinrent se ranger en rang, deux par deux, avant de monter dans un train annonçant très haut son appartenance à la Compagnie Bouineau. Paul découvrit d’étranges noms inconnus inscrits sur les murs des gares : Sauzelle, Saint-Georges, Cheray et enfin Chaucre.
Belmont, qui avait demandé aux garçons de descendre, leur fit mettre le baluchon sur l’épaule droite et avancer au pas cadencé ponctué par une chanson, afin de leur donner du cœur à la marche. Nostalgique de Napoléon, c’est La marche des bonnets à poils qu’il leur fit interpréter pour les inciter à avancer en rythme. Le mouvement étant rapide, il leur fallut peu de temps pour parcourir les presque deux kilomètres les séparant de la vieille ferme qui les accueillerait pour trois semaines.
- … Sur place, il y avait des tentes, quatre en tout. Toiles et piquets étaient posés à même le sol. Il nous a fallu les monter. Elles étaient rondes, blanches et pointues à leur sommet, un peu comme les abris des Indiens des Amériques. Tu as bien dû déjà en voir des illustrations dans des livres, n’est-ce pas ?
- C’était le grand luxe, compagnon ! sourit Jean sans répondre à la question.
- Cinq par tente. Nous avions à notre disposition de la paille à profusion pour nous servir de matelas, une solide couverture de laine afin de nous tenir chaud la nuit, et notre paquetage comme polochon. Moi, j’étais avec Martinet, Gervaise, Liton et Kerloc’h, un Breton qui ne connaissait pas la mer figure-toi ! rapporte le soldat en souriant de l’anecdote.
- Et Belmont, où qu’il créchait lui ? demande la voix enfiévrée mais curieuse.
- Oh, Belmont, il dormait au fond d’un vrai lit, dans la ferme, avec le pasteur. Sacrée bâtisse ! Je l’aimais bien… une maison de pierres grises, de plain-pied. Sur le mur, il y avait une large banderole où était écrit F.F.A.E.C., pour Fédération Française de l’Amicale Éducative Chrétienne. Près d’elle, le règlement du camp était affiché. Ça avait de l’allure ! Notre surveillant y avait sa chambre. À l’intérieur, on y trouvait également une belle pièce avec une cheminée. C’est là que la Sidonie nous préparait le souper. Et puis au-dehors, une grande toile rouge s’étirait du toit jusqu’à des poteaux, placés à deux mètres dans la cour. Ça faisait comme un préau. C’était pratique pour protéger nos affaires communes de la pluie et du soleil, parce que là-bas, du soleil, il n’en manquait pas. D’ailleurs c’est d’un de ces poteaux que Sidonie avant tendu le fil à linge, jusqu’à la grange ouverte, sur le pignon de la maison. En moins de deux heures, la lessive était sèche.
- Dis-moi Chauvin, elle était belle la Sidonie ? questionne la voix envieuse.
- Elle avait de gros tétons et on louchait tous dessus, rit Paul. Pourtant, elle portait son corsage bien fermé et serré jusqu’au cou, mais justement, ça les faisait ressortir. Sinon, tu sais, c’était une fille de ferme, avec sa lourde jupe de laine et son long tablier qui lui cachait les socques. Sur la tête, elle portait la coiffe du pays, une quichenotte qu’ils disent. Il paraît que ça sert à empêcher les filles de se faire embrasser. C’est vrai que cette coiffe recouvre bien les joues. Elle faisait bien de la mettre. Tu aurais vu Belmont faire le joli cœur devant elle… Mais quand elle parlait, on ne comprenait rien à ce qu’elle disait, elle s’exprimait dans un patois local bien incompréhensible, je te l’assure…
- Raconte-moi Chauvin, raconte encore la colonie, supplie la voix demandeuse.
Paul se tait cependant. La canonnade se rapproche. On la devine inquisitrice. Le ciel, dehors, se fait d’encre alors que, comme par jeu, la pluie, mutine, décide de s’arrêter, pour écouter, elle aussi, le soldat brosser un temps révolu. Des ombres passent devant l’abri, une fumée bleuâtre et odorante les suit, mélange de tabac chaud, de transpiration, d’alcool et de peur. Un rat énorme sort de son trou pour venir courir sur les pieds de Jean, avant de disparaître dans la pénombre de la boue.
- Vermine ! Toi, un jour, je t’attraperai et tu amélioreras l’ordinaire ! lui promet Paul d’un doigt rageur.
- Raconte-moi vieux, j’ai si froid, raconte-moi pour me réchauffer, dit la voix accompagnée d’une paire d’yeux bleu scintillant de fièvre.
Paul passe une main lasse et fatiguée sur son visage devenu rugueux. Son regard est déjà perdu au fin fond de la campagne oléronaise. Il se souvient…
- Tous les jours, on se levait à sept heures. Nous avions une heure pour nos soins de propreté et notre petit-déjeuner. Dans la cour, près de la haie, il y avait un puits. On se lavait au baquet. Chacun devait entretenir sa vaisselle et laver son petit linge. À huit heures, il fallait s’occuper des tentes, aérer la paille, la retourner et bien secouer les couvertures avant de les plier correctement pour la journée. On devait aussi balayer la cour, à tour de rôle pendant que d’autres allaient chasser l’escargot, qu’ils appelaient « cagouille » là-bas ; on aidait Sidonie à l’épluchage des légumes pour la soupe du jour. Je peux t’assurer que Belmont ne lésinait point à passer la revue. Les tentes d’abord, la cour, et nous ensuite. Il regardait les cous, les oreilles, les ongles et si on n’avait pas attrapé des poux. Gare à nous si tout n’était pas parfaitement tenu. Il inspectait même l’épaisseur des épluchures de patates et il commentait le nombre d’escargots attrapés. Il n’y en avait jamais assez à son goût… C’était Martinet, le Roi de la cagouille ! Il n’avait pas son pareil pour les déloger, sous une planche, sous une pierre. C’était le meilleur !… Huit heures trente : levé des couleurs en haut du poteau accolé à la ferme, et chants à la gloire de notre patrie et de Dieu. Ensuite, départ pour les travaux de ferme. Le pasteur était persuadé que nos corps devaient se développer harmonieusement avec l’exercice dû au travail physique. Il avait raison ! Tu aurais vu combien mon corps a changé cet été-là ! Mes vêtements devenaient trop petits. Nous donnions la main pour les moissons, les arrachages de patates, d’oignons, d’ail, les cueillettes des premières prunes. Les midis, nous mangions souvent sur place, en compagnie des paysans qui nous employaient. Ils avaient de la bonne cochonnaille pour accompagner le pain de deux, je peux te l’assurer. Leur piquette était gouleyante à souhait ; elle ne prenait pas la tête et elle désaltérait bien. Après, on faisait une petite sieste et on reprenait les travaux agricoles. On rentrait vers six heures du soir. Là, on s’occupait de notre campement. Il y avait des corvées, comme par exemple couper des bûches. Du bois, il n’en manquait pas tout autour de nous. Quand il fallait le scier en tronçons, on s’y mettait à trois : un qui plaçait les branches sur le tréteau spécifique à cet usage, et un de chaque côté de la scie de bûcheron. Sacrée bête ! Elle était immense, aussi haute que moi si on la mettait debout. Nous n’étions pas trop de deux pour tirer dessus. On peut dire qu’elle nous en a fait des ampoules aux mains ! Après, il fallait tout fendre à la hache afin d’alimenter le feu pour la cuisine.
- Qu’est-ce qu’elle vous faisait à manger la Sidonie ? Raconte-moi camarade, donne-moi envie… demandent encore les yeux bleus.
- Des haricots péteurs figure-toi. Ça canonnait fort la nuit sous la tente, ajoute-t-il en riant. Là-bas, ils appellent ça des monghettes. Sidonie en mettait avec tout ! Et aussi des patates. Avec nos escargots quotidiens et de beaux oignons qui transpiraient dans le gras, elle nous faisait un de ces ragoûts comme tu n’en as jamais mangé, j’en suis sûr. On s’en léchait les doigts et on aspirait le fût des coquilles jusqu’à la dernière goutte. Nos cagouilles, elle nous les préparait aussi grillées, farcies, décoquillées, en sauce, en soupe… Mes préférées, c’était grâlées sur un bon lit de braises. Elle ne nous en a fait qu’une seule fois des comme ça, un dimanche. Après les avoir bien rincées à l’eau salée et vinaigrée, elle les assommait avec une bouillante bien chaude, et puis elle les calait sur une grande grille, le fût en bas et l’ouverture en haut. Dans chacune d’elles, elle posait une pointe de beurre salé, une fine rondelle d’ail et une belle feuille de persil. Puis hop, sur le feu. Un coup de moulin à poivre… Jamais tu ne mangeras rien d’aussi bon ! Pour être sûr qu’on ne prenne pas plus que notre dû, Belmont nous avait fait le compte de combien on avait le droit d’en manger. Sûr que sans ça, il y a aurait eu des resquilleurs pour s’en remplir la panse plus que de droit !
- Et qu’est-ce qu’elle vous faisait d’autre, en dehors des escargots ? demande Jean.
- Elle m’a fait découvrir les poêlés d’anguilles bien aillées, que tu manges avec tes doigts, les grillons de porc, les grattons, c’est rudement bon tu sais. Elle faisait un délicieux fromage de vache. Et son beurre, bien gras, bien crémeux, frais baratté avec de bons gros cristaux de sel qui le faisaient suinter de bonheur ! Comme dessert, souvent, elle nous préparait des tartines bien larges. Elle y écrasait un fruit très mûr sur lequel elle faisait couler de la mélasse ou du miel, le dimanche. Parfois c’était de la pêche de vigne, parfois des fraises, d’autres fois des prunes. Le jus des fruits imprégnait la mie, un délice…
- Après, vous alliez vous coucher ?
- Oh non. C’était l’heure du travail intellectuel. Correspondance, lectures, études. Bien sûr, nos lettres étaient contrôlées par Belmont. Courrier obligatoire à la famille, deux fois par semaine minimum ! Le pasteur nous amenait aussi régulièrement le journal, nous commentions l’actualité. Et puis, figure-toi que ce brave homme avait un violon. Quasiment tous les soirs, il en jouait pour nous et nous chantions en chœur pour lui. Puis nous baissions les couleurs, faisions nos prières et nous glissions sous nos tentes, sur nos paillasses, épuisés mais heureux. Belmont faisait la tournée, pour s’assurer que nous étions bien couchés, avant d’aller à son tour dans son lit.
- Et les dimanches alors ? demande la voix curieuse.
- Ah, c’était un bon jour ! Après le service religieux, nous allions nous promener. J’ai découvert l’océan gigantesque, illimité à l’horizon. Tu ne peux pas savoir comme c’est grand ! Tu savais toi qu’il ne reste pas toujours en place ? Non ? Eh bien là-bas, ils appellent ça les marées. Parfois, c’est marée basse et alors, l’océan s’en va loin, très loin, tu peux marcher au fond, sans te mouiller les pieds parce qu’il n’y a plus d’eau. Là, tu découvres tout ce qu’il y a sous la surface de la mer et que tu ne peux pas voir ordinairement. Il y a des petits escargots tout noirs ou gris. Il paraît qu’ils sont bons à manger, des bigorneaux qu’ils appellent ça, et puis des coquillages qui sont comme des petits chapeaux chinois et des ormeaux magnifiques qui font comme des oreilles en nacre joliment irisées. De ceux-là, il y en a peu. J’ai essayé d’en détacher un de son rocher, mais je n’ai jamais réussi. Il y a aussi des huîtres, et des algues très colorées, des blanches, des vertes, des rouges, des marrons. C’est très beau, ça fait des bruits de succion et ça sent fort. Dans les petits trous d’eau au creux des rochers, tu peux voir de minuscules poissons, des crevettes transparentes, des hippocampes noirs et même des crabes verts gros comme la paume de ma main. Quand c’est marée haute, la mer vient battre les falaises, les ronger, les lécher. Parfois, quand une vague est plus forte que les autres, elle grimpe le long de la paroi rocheuse pourtant haute et vient te mouiller de ses embruns, alors tu deviens tout poisseux de sel. C’est très impressionnant ! Tu as les oiseaux de mer qui viennent te frôler les cheveux. La plupart sont blancs, mais certains sont gris. Ils sont très grands d’envergure, rien à voir avec des pigeons ou des grives !
- Et tu as pu toucher l’océan ?
- Tout à fait. Un jour, après l’office, nous sommes partis en balade jusqu’à un port de pêche. La Côtinière qu’il se nomme. Là, le long de la jetée qui marque l’entrée du port, il y a une belle plage de sable blond, presque blanc. On nous a permis de remonter nos pantalons et de marcher dans l’eau. Elle est un peu fraîche quand tu y rentres, mais très vite, elle se tiédit. C’était drôlement bien car ça nous délassait les pieds. J’ai vu des hommes qui se baignaient. Ils étaient en cure pour leur santé, nous a-t-on expliqué. Quelle honte ! Je n’aurais pas aimé être à leur place. Leurs costumes de bain étaient bien indécents j’ai trouvé, surtout l’un d’eux, qui ne portait qu’un caleçon rayé, découvrant son torse et ses jambes à tous les regards. Heureusement qu’il n’y avait pas de femmes qui observaient ! Les autres baigneurs, au moins, avaient le corps entièrement recouvert par un maillot. Enfin bref, après notre bain de pieds, ce qui fut désagréable, c’est que le sable collait sur notre peau, entre les orteils, et qu’il était bien incommode de l’en déloger, tu peux me croire. Alors si tu as l’occasion un jour de marcher dans la mer, évite mon vieux ! Il y a plus d’inconvénients que d’avantages.
Au moment même où il donne son précieux conseil à son camarade d’infortune, un bruit énorme lui parvient de dehors. Les deux compagnons se précipitent pour voir arriver à toute allure vers eux un aéroplane biplan laissant traîner un long panache de fumée noire. Massés auprès des soldats de leur division, ils distinguent parfaitement la cocarde bleu-blanc-rouge sur son flanc. L’avion tente de se redresser et de passer les lignes ennemies pour venir se poser en territoire ami, mais le destin en décide autrement et c’est la rage au cœur que les Français voient l’engin volant s’écraser dans le no man’s land, entre les rangées de barbelés germaniques et alliés.
C’est un miracle que le pilote arrive à s’extraire sans recevoir de balles dans le corps, et à se laisser retomber du côté de la carlingue, ce qui le sauve, pour un temps. Un officier hurle de le protéger. Les soldats tirent sur les Allemands en face, essayant de faire diversion pour permettre au pilote de les rejoindre, mais le valeureux aviateur leur fait signe qu’il est blessé à la jambe et qu’il ne pourra pas ramper assez rapidement jusqu’à la tranchée salvatrice. Paul Chauvin est le plus près. Son sang ne fait qu’un tour. De ses travaux agricoles oléronais, il a gardé une belle musculature ferme et fine qu’il a su entretenir, juste nerveuse comme il faut pour pouvoir bondir comme un félin.
- Merde ! Faut le sortir de là ou il va crever ! Couvre-moi, Bichoneux ! dit-il en se précipitant brusquement hors du trou, entre deux sacs de sable.
Il se rend compte des balles qui sifflent le long de ses oreilles. Il court. Il n’entend plus rien que le battement de son cœur tapant dans ses artères. La trouille lui coupe le ventre, mais ses jambes avancent. Il ne lui faut guère plus de cinq secondes pour atteindre l’aéroplane et se glisser près de l’officier, cinq secondes infinies, interminables. Il prend à peine le temps de le regarder, passe son bras droit par-dessus ses épaules et chargé du poids de l’aviateur, court vers Bichoneux et ses camarades qui tirent sans relâche. Il n’en revient pas de glisser la tête la première dans la tranchée, toujours vivant. Il est acclamé par les hommes de sa division, congratulé de toutes parts. Ce n’est que lorsqu’un des soldats lui tape sur l’épaule qu’il ressent la douleur pour la première fois. Paul s’est pris une balle, première blessure de guerre. Lorsqu’il se retourne vers le pilote, il est surpris par les yeux noirs et rieurs qui se posent sur lui.
- Et alors, tu en as mis du temps, roule une voix rocailleuse bien connue. Tu attendais peut-être que je te ramène une casserole d’escargots de dessous mon avion ?
- Martinet, mon vieux Martinet ! Toi ici, toi, le Roi de la cagouille ! Tu es aviateur ? dit Paul en se précipitant dans les bras de son ami.
- Eh, on ne se refait pas. Tu te souviens combien j’aimais la mécanique, et bien, je l’aime toujours et celle des avions est passionnante ! J’ai fait mes classes auprès du plus grand de tous, Adolphe Pégoud. Tu en as entendu parler bien sûr ! Maintenant, je suis pilote et tu viens de me sauver la vie, toi, le gringalet du camp de Domino !
- Domino ? Vous connaissez Domino mon capitaine ? demande Jean ébahi.
- Oh que oui, soldat. C’est même là-bas, en colonie de vacances, que j’ai fait la connaissance de cet énergumène-là ! rit l’officier en tapotant la vareuse de Paul qui se sent devenir tout drôle, légèrement nauséeux.
- Excusez-moi mon capitaine, mais le commandant Chassieux souhaite vous parler immédiatement, interrompt un planton.
- Bien. Dites-lui que j’arrive, soldat. Chauvin mon ami, je vais t’avoir de l’avancement pour ton acte héroïque. En attendant, va te faire soigner mon brave, et méfie-toi que Sidonie aux gros tétons ne soit pas là avec ses horribles cataplasmes à la moutarde, finit-il dans un énorme éclat de rire avant de se détourner pour rejoindre le commandant de la base.
Paul est heureux. En peu de temps, le franc sourire du Roi de la cagouille l’a ramené à Oléron, dans le camp de Domino où il a appris la camaraderie et le sens de l’effort physique. Il lui semble que sa tête est plus lourde, tout tourne autour de lui. Il sent qu’il va tomber, ferme les yeux. Il les ouvre peu de temps après, pense-t-il, tout surpris par l’ambiance feutrée et claire qui l’entoure. Comment est-il arrivé sous sa tente de la colonie ? Sidonie est là, avec sa quichenotte blanche. Il reconnaît la belle poitrine pointant vers lui sous le corsage serré.
- Sidonie ?… murmure-t-il mal éveillé.
- Non, Monsieur, dit une fraîche voix féminine. Je m’appelle Jeanne. Tout va bien, vous êtes à l’hôpital militaire où vous avez été opéré. Vous recouvrerez la santé rapidement.
Les yeux verts tournés vers lui sont sérieux, magnifiques, profonds comme l’océan d’Oléron. Ce n’est pas une quichenotte qui se penche au-dessus de son lit avec douceur, mais un voile d’infirmière.
- Qui est Sidonie ? demande la demoiselle.
- Une fille de ferme qui aidait dans la colonie où j’étais, au bord de la mer. Elle s’occupait de nous lorsque nous étions malades.
- Moi aussi je suis allée en colonie, avec le curé de ma paroisse, sourit l’ange blanc. J’étais dans un petit village des Alpes. C’était si beau là-haut !
Paul se sent devenir amoureux.
- S’il vous plaît, racontez les colonies de vacances en montagne, racontez-moi encore…
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Camille851
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MessageSujet: Re: Raconte-moi encore   Mar 23 Juil 2013 - 12:57

Trop long pour lire sur l'écran. Il faut que j'imprime !
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Maddy
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MessageSujet: Re: Raconte-moi encore   Mar 23 Juil 2013 - 13:24

Je me souviens avoir déjà lu cette très belle nouvelle, elle a certainement été lauréate d'un concours ?
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Corynn
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MessageSujet: Re: Raconte-moi encore   Mar 23 Juil 2013 - 15:31

Oui Maddy, tu as entièrement raison, c'était la première que j'avais envoyé au tout premier concours de nouvelles pour Edit'O, et dont le sujet était "Colonie de vacances". Je ne connaissais pas Edit'O à l'époque et ils ne me connaissaient pas non plus. C'est de cette nouvelle qu'est née notre collaboration en écriture.

Pour revenir à cette histoire, c'est amusant, parce que pendant le temps des colonies, les curés et les pasteurs n'hésitaient pas à envoyer les gamins dans les champs, servir de mains d'oeuvre gratuites aux paysans. Quand ils étaient bien traités, ce qui était le cas à Domino (ce camps a réellement existé tel que je le décris - j'ai juste changé les noms), ça allait, mais lorsque les jeunes tombaient sur des esclavagistes, pauvres d'eux !

Lire les mots de Marie sur le travail des jeunes à la ferme, m'a vraiment rappelé cette histoire.

Merci de ton adorable commentaire, jolie Maddy !

Sinon, Camillette, c'est sûr que c'est vraiment trop long pour lire à l'écran. J'aurais fait comme toi, je l'aurais copier-coller dans Word puis je l'aurais imprimée !
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Camille851
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MessageSujet: Re: Raconte-moi encore   Mer 24 Juil 2013 - 11:59

Ca y est, je l'ai lue ! J'aime bien le parallèle entre le récit d'enfance et les tranchées. C'est une façon originale d'amener le sujet. Un petit plus, évidemment, pour la chute qui donne un peu plus de saveur à l'histoire... Encore une jolie lecture !
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Corynn
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MessageSujet: Re: Raconte-moi encore   Mer 24 Juil 2013 - 14:22

Merci tout plein ma Camillette !

C'est sûr que les membres du jury ont dû être surpris, avec un thème sur les colonies de vacances, de commencer à lire une histoire dans les tranchées de 14-18 ! C'est tout moi, ça ! Very Happy
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Babou
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MessageSujet: Re: Raconte-moi encore   Jeu 25 Juil 2013 - 5:54

Mais quel talent, cette petite Corynn qu'on I love you  !!!  
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Corynn
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MessageSujet: Re: Raconte-moi encore   Jeu 25 Juil 2013 - 12:27

Merciiii ma Babou !!!
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MessageSujet: Re: Raconte-moi encore   Dim 20 Oct 2013 - 9:08

C'est une superbe texte, on s'y croirait.
Merci pour ce partage.
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Corynn
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MessageSujet: Re: Raconte-moi encore   Dim 20 Oct 2013 - 18:45

Merci à toi, mon Tendre Bonbon ! Je suis contente que cette histoire t'ai plue.
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