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 La main senestre

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Corynn
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MessageSujet: La main senestre   Mar 21 Aoû 2012 - 10:29

La main senestre

Lorsque Lorenzo arriva sur le port, une pluie morne et sale assombrissait le paysage matinal. Les vaisseaux au repos ressemblaient à de grands fantômes décharnés. Ils laissaient deviner de lépreuses voiles grises relevées sous leurs bras trop longs, tendus dans un ultime effort pour attraper des lambeaux de brume dans leur accastillage. Personne ne traînait sur le quai surchargé de ballots de tissus, de caisses de bois, de cordages de toutes tailles, de malles attendant d’être portées dans les cales d’un navire en partance.
Le jeune homme s’approcha de la taverne. La chaleur qui l’y accueillit le surpris, tout comme le bruit. D’un geste las, Lorenzo prit le temps de tirer en arrière le capuchon de sa cape avant de descendre les deux marches donnant accès à la grande salle. Des rires et des cris se répondaient. Sur les tables, des brocs de bière laissaient remonter une odeur acre de mauvais alcool qui semblait contenter les buveurs aux pommettes couperosées.
Le nouvel arrivant adressa trois mots à l’aubergiste debout derrière son comptoir. D’un geste de la tête, celui-ci lui montra une table un peu reculée. Trois hommes y étaient attablés. À leur mise, on devinait qu’ils étaient officiers de navire, seconds peut-être, capitaines sûrement. Lorenzo resta respectueusement debout pour faire sa demande. Un bref échange s’ensuivit qui se clôtura par un tonitruant éclat de rire du plus âgé des buveurs. Sa voix était si forte qu’elle amena le silence dans la salle, chacun se retournant pour regarder la scène.
– C’est deux francs la traversée ! Cré bon diou, si t’as pas deux livres mon gars, il te faut aller de pied ! ! Y’a pas d’crédit sur mon bâtiment ! clama-t-il, déclenchant l’hilarité générale dans la taverne.
Lorenzo se sentit rougir. Ses vêtements fumaient, il avait faim. Il baissa la tête. Le capitaine tendit un doigt curieux vers la besace qu’on devinait sous la cape trempée.
– À moins que tu me donnes ce que tu as là-dedans ! Voyons ça !
En tentant de protéger son bien, l’étranger fit tomber son sac, laissant échapper plusieurs bocaux de diverses poudres colorées qui roulèrent sur le sol sans se casser.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? s’esclaffa le marin. De la poussière en flacon !
Un nouvel éclat de rire accueillit ces mots, puis chacun se désintéressa de Lorenzo. Il s’accroupit pour ramasser ses affaires. Sous le faible éclairage de l’auberge, la chaleureuse lumière des couleurs vives contre le verre poli l’aida à recouvrer son calme. Il se releva, remis son capuchon trempé sur ses cheveux humides et se résolut à sortir. Au moment de passer la porte, une main fine l’arrêta.
– Le prenez pas mal, messire. Il dit ça à tous les gueux. Pourtant, il a raison, vous pouvez aller sur l’île en marchant par un passage qui s’ouvre dans la mer. Vous y aventurez pas seul, vous en sortiriez pas. Je va vous indiquer comment vous y rendre en sortant d’ici.
Le garçonnet, debout devant l’Italien, avait à peine neuf ou dix ans. C’était sûrement un petit mousse qui devait recevoir plus souvent des coups de sabots que des mots gentils. Lorenzo écouta, remercia et fouilla dans sa maigre bourse afin d’offrir une piécette d’un denier qui éclaira de contentement le visage de l’enfant. Le jeune homme se fit indiquer l’adresse d’un honnête talmelier pour s’y acheter un morceau de pain noir, puis s’en retourna dans le néant de l’aube triste et monotone.
Il eut la chance, en arrivant devant la mer, de découvrir un petit groupe de pèlerins qui s’apprêtaient, comme lui, à franchir la longue épreuve de la vase. Ils étaient accompagnés d’un passeur des environs, petit, peu causeur, mais connaissant bien son affaire. Lorenzo se présenta au chef du groupe de marcheurs et donna sa destination. Il fut bien accueilli.
– Nous nous rendons également à Notre-Dame-de-la-Blanche, lui répondit le brave homme. Le passeur prend un sol de paiement par personne. Tu n’as qu’à te joindre à nous.
Lorsque le guide déclara que la mer était assez ouverte, tout le monde se mit pieds nus. Le passage fut lent et éprouvant. La vase pénétrait entre les orteils, douce mais glacée. Parfois, un petit coquillage ou un vers minuscule frôlait la peau, faisant tressaillir les hommes. L’odeur d’iode prenait au nez. Elle s’insinuait jusque dans les plis des vêtements sous les lourdes capes de laine. Régulièrement, il fallait franchir de petits cours d’eau salé qui montait parfois jusqu’à mi-cuisses. Leur courant manquait de peu, bien souvent, d’emporter l’un des marcheurs. Les bourdons, cannes et autres bâtons se révélaient de précieux alliés. Le guide les avait prévenus de la présence de bancs de sables mouvants, aussi avançaient-ils prudemment l’un derrière l’autre. La seule chose positive à leurs yeux était qu’avec le changement de marée, la pluie avait cessé. Seuls restaient dans le ciel de lourds nuages gris, provocants mais inoffensifs. Des bribes de prières silencieuses s’échappaient parfois de lèvres tremblantes. Lorenzo entendait dans le latin des pèlerins des mots qui lui rappelaient son Italie natale : « Sancta Maria, Mater Dei, ora pro nobis peccatoribus, nunc et in hora mortis nostrae. »
Après avoir touché la terre ferme, il fallut marcher encore longtemps à travers les marécages et les bois, le long d’un étroit sentier qui menait à la pointe septentrionale de l’île. Lorenzo arriva à l’entrée de la nuit, transis, devant le frère portier de l’abbaye, tout de blanc vêtu. Tandis que les pèlerins s’éloignaient de leur côté, il informa l’huissier qu’il était porteur d’un pli pour le père abbé. Il lui fallut attendre une pleine heure avant d’être enfin reçu. Cette pause fut pour lui une bénédiction car on l’attabla devant la cheminée de la cuisine en lui fournissant un bon bol de gruau chaud et réconfortant.

L’abbé Saugeon était assis derrière une vaste table de travail. Il laissa son visiteur debout et parcourut la missive que celui-ci lui donna. Enfin, il prit la parole.
– Parles-tu le français, mon fils ?
– Oui mon père, répondit Lorenzo.
– Monseigneur l’évêque de Luçon m’informe que tu es le peintre que j’ai demandé pour représenter Notre-Dame-de-la-Blanche dans un tableau à sa gloire.
– C’est cela mon père.
– Tu me parais bien jeune pour avoir acquis la science nécessaire à une telle œuvre.
– Peut-être le suis-je, en effet, accorda Lorenzo, mais j’ai étudié avec un grand maître, Leonardo di ser Piero, durant dix années.
– Je ne le connais guère.
– Il est Italien, comme moi. Il naquit à Vinci, en Toscane, dans la province de Florence.
– Te sens-tu apte à mener jusqu’au bout l’ouvrage que je te commande ? Il est vrai que Monseigneur de manque pas de qualificatifs élogieux pour vanter les deux précédents tableaux créés par tes soins.
– Monseigneur l’évêque est trop bon…
– Trêve de politesse, mon fils. Explique-moi pourquoi il est écrit ici que nul ne doit jamais te voir travailler ?
– C’est mon unique condition, mon père. Monseigneur la respectait.
– Tant que tu vivras sous le toit de cette abbaye, je serai ton confesseur. Tu dois tout me dire. Alors, quel est le secret que tu caches lorsque tu peins ?
– Avec tout le respect que je dois à votre personne sacrée et à votre sainte charge, ce secret-là je l’ai déjà confié en confession à la garde de Monseigneur l’évêque qui en est l’unique dépositaire.
– Soit ! consentit l’abbé de mauvaise grâce. Combien de tableaux as-tu peints et signés depuis que tu as quitté ton maître ?
– Seulement les deux qui ont été commandés par Monseigneur l’évêque.
– Je vois. C’est peu. Je réserve mon jugement et ne te paierai au soir des vendredis que si je suis satisfait de ton labeur… Allons, je vais demander à frère Antoine de te montrer ta cellule. Dès demain, tu te mettras au travail. Je t’expliquerai plus en détail ce que j’attends de ton œuvre pour mettre en valeur Notre-Dame et lui permettre de rayonner au-delà de cette humble demeure et de l’île d’Her. Maintenant va, mon fils !
C’est ainsi que Lorenzo prit son poste au sein de la communauté des frères blancs. La commande était simple : concevoir un tableau représentant la Vierge. Elle devait flotter au-dessus de la côte de l’île, avec l’océan en arrière-plan et, à ses pieds, l’abbaye.
Le jeune peintre eut de longues discussions avec le père Saugeon, après lesquelles il se retirait dans une pièce particulièrement bien tournée vers la lumière du jour. Dans cet atelier improvisé, il prenait ses marques, apprivoisait l’éclairage, testait les ombres et les clairs-obscurs possibles. Il créait, inventait, imaginait puis dessinait des esquisses, qu’il proposait le lendemain matin à son mécène.
Un jour enfin, l’abbé se déclara satisfait. Lorenzo put disposer, sur un chevalet fraîchement construit, une toile de belle qualité. Il l’avait préparée lui-même, sur un châssis d’un mètre vingt sur deux mètres de haut, à base d’un lin tissé d’une grande finesse. Il l’avait auparavant soigneusement apprêtée d’une couche chaude faite de craie blanche minutieusement mélangée à de l’eau et d’un peu de colle de peaux de lapin réduite en poudre. L’ajout d’une huile de lin de qualité permettait à ce gesso, traditionnellement utilisé sur des tableaux de bois, de ne pas casser en séchant sur un tissu. Il fixa ensuite plusieurs couches d’un mélange d’huile cuite et de blanc d’argent, qu’il ponça légèrement afin de rendre sa toile apte à recevoir et retenir la peinture. Pour ce travail non plus, il ne voulut pas de témoin, malgré la demande réitérée du père abbé.
Il créa ses couleurs par des mélanges de différents pigments minéraux ou organiques puisés dans les flacons de sa besace. Il incorpora de l’huile siccative afin de les rendre résistantes à la lumière et miscibles les unes avec les autres. Il travailla sur leur pouvoir colorant et couvrant, les rendant plus ou moins opaques ou transparentes.
Il choisit avec soin ses brosses et ses pinceaux, plats droits de différentes largeurs, ronds biseautés, plats triangulaires, en éventail, plus ou moins souples ou fermes. Il mit enfin de côté les ingrédients nécessaires à la prochaine fabrication du vernis gras qui serait la touche finale de sa toile.
Il commença par passer un fond coloré selon la technique de l’imprimitura, à base d’huile et de jaune de Naples. Enfin, il marqua l’esquisse du dessin primaire et mit sur sa palette sa première peinture. Dès lors, tous les matins, le père abbé passa dans l’atelier pour contempler les progrès de son peintre. Il tentait bien d’arriver en catimini pour découvrir le secret de celui-ci, mais le bruit cliquetant du loquet de la porte le dénonçait toujours. Lorenzo avait déjà posé ses pinceaux.
Les après-midis, le jeune Italien quittait la pièce pendant une heure entière. Il partait alors à la découverte de son nouveau territoire maritime, tentant de percevoir la lumière jaillissant de la mer et du ciel réuni. L’abbaye était posée à quelques pas à peine d’une jolie plage de sable blanc sur laquelle le peintre aimait s’asseoir afin de contempler les gris chatoyants, les verts irisés, les bleus moirés qui se reflétaient sur les flots. Cet océan l’intriguait. Il ne lui trouvait pas de point commun avec la mer Méditerranée. Devant lui, la sauvagerie de la nature atteignait son paroxysme, avec ses marées perpétuellement en mouvance, ses tempêtes d’une rare violence, mais aussi sa sérénité et sa grande douceur lorsque le vent tombait ou qu’un rayon de soleil perçait l’immense chaos du ciel hivernal. Il tentait de s’en inspirer et de garder dans sa mémoire les couleurs merveilleuses qui s’offraient à lui, pour les retranscrire ensuite à la gloire de Notre-Dame-de-la-Blanche.
Il n’osait guère sortir de l’enceinte des terres des religieux, craignant les esprits maléfiques qui maraudaient dans les nombreux marécages de l’île, aussi restait-il dans le confinement rassurant de la ceinture de pierres sèches emmurant la vaste propriété essentiellement faite de bois et de champs cultivés. Il aimait plus que tout se recueillir dans le magnifique cloître de l’abbaye dans la cour duquel le frère herboriste faisait pousser des carreaux de plantes médicinales. Lorsque le temps était trop exécrable, la chapelle de l’abbatiale l’accueillait. Il s’adossait alors contre une des épaisses colonnes à chapiteau dorique enfermées en son cœur, et se plaisait à rêver à la beauté de la Vierge.
Les mois passèrent. Le travail avançait bien, il serait bientôt terminé. Lorenzo se consacrait à son labeur. Les frères le respectaient, même s’ils lui parlaient peu. Les longues conversations philosophiques qu’il avait avec l’abbé leur étaient, à l’un comme à l’autre, d’une grande richesse.
Le religieux avait enfin fini par respecter le vœu étrange de son peintre d’être seul et sans témoin pour peindre. Le tableau était déjà magnifique. Il serait assurément un véritable chef-d’œuvre. Le jeune Italien faisait montre d’une habilité et d’un doigté rare. Le visage de la Vierge semblait fait de velours. L’expression du regard traduisait son empathie pour les humains. Ses mains s’ouvraient, accueillantes et douces. Ses pieds nus, sous sa robe blanche, montraient son désir de rester proche du peuple îlien. Tout en elle n’était qu’Amour. Au premier plan, l’abbaye s’étalait, magnifique. Petite, elle était cependant parfaitement reconnaissable et mise en lumière. En arrière-plan, l’océan reflétait les couleurs maritimes et romantiques si souvent contemplées par les marins.

– Ton don pour la peinture vient de Dieu. Nul autre que Lui ne peut atteindre l’excellence comme Il te l’a transmise. Leonardo di ser Piero t’a bien formé mon fils, lui dit l’abbé lorsque Lorenzo lui remit la toile achevée.
– Personne ne peut égaler la perfection de maître Leonardo, mais je m’applique quotidiennement à m’en approcher, répondit humblement le peintre.
– J’aurai un autre tableau à te faire réaliser. Je veux que tu me représentes de plain-pied. Je poserai pour toi.
– Je ne peux pas, mon père. Nul ne doit me voir peindre. Monseigneur vous trouvera un autre peintre, spécialisé dans le portrait, ce qui n’est pas mon cas.
L’abbé eut un mouvement de colère.
– Je me moque des tes secrets et des autres peintres. C’est toi que je veux !
– Je… je suis désolé…
– Tu vas faire un courrier à Monseigneur l’évêque de Luçon pour lui dire que dorénavant, je suis ton confesseur personnel. Assieds-toi !
Comme Lorenzo ne bougeait pas, il cria :
– Assis !
Il posa une feuille de papier devant l’Italien et trempa une plume d’oie dans l’encrier puis la tendit dans un geste péremptoire.
– Prend ! dit-il d’un ton sans réplique.
Lorenzo, mal à l’aise sur son tabouret, secoua la tête négativement.
– Prend ! hurla alors le religieux furieux en se levant par-dessus son bureau.
Dans un réflexe conditionné par la crainte, le jeune homme tendit sa main, attrapa la plume, puis rougit et posa la rémige bien à plat sur la lettre. L’abbé paraissait abasourdi. Il prit le temps de se rasseoir afin de rassembler ses esprits.
– C’est donc là ton secret… Tu n’utilises pas ta main dextre mais ta main senestre pour écrire et pour peindre.
Lorenzo baissa la tête plus encore, dans un mouvement de honte impossible à cacher.
– Tu sais pourtant que la main dextre est celle de Dieu tout-puissant, alors que la senestre est celle du Diable et de ses démons.
– Je sais mon père, murmura le pauvre artiste.
– Alors pourquoi ? Pourquoi peins-tu de ta main gauche ? Le génie de ta peinture n’est donc qu’un blasphème envers Dieu, un hymne aux Enfers, une incitation maléfique de Belzébuth ?
– Je… je n’arrive pas à peindre de la main droite. J’ai essayé, je vous assure mon père, j’ai essayé, mais…
– Tu m’as trompé, malfrat, suppôt de Satan ! Tu as abusé de mon hospitalité ! Cela mérite châtiment ! Bernard de Clairvaux nous a montré en son temps la voie contre les hérétiques comme toi ! Je vais organiser de ce pas un tribunal où tu seras jugé et condamné. Les gens d’armes du seigneur François de la Trémoille viendront te chercher pour te jeter en geôle. D’ici-là, tu resteras consigné dans ta cellule avec interdiction d’en sortir !
Lorenzo était anéanti. Il connaissait depuis toujours le risque de peindre de la main gauche, mais son maître Leonardo, gaucher lui-même, l’avait encouragé à respecter sa tendance naturelle à se servir de sa main senestre.
– Cache-le, c’est tout, avait-il conseillé dans un sourire. N’oublie jamais que c’est Dieu qui t’a créé comme cela. Les hommes n’ont pas à te juger en Son nom, même s’ils ne se gêneront pas pour le faire, malheureusement, comme ils l’ont fait avec moi et tant d’autres. Heureusement, pour mon cas personnel, le roi de France me protège !
À présent, tout était perdu. Le jeune homme espéra une intervention de l’évêque de Luçon, mais il se doutait que celui-ci s’effacerait devant le tribunal de la Sainte Inquisition.
Dès le lendemain, deux militaires vinrent le chercher. C’est enchaîné qu’il quitta l’abbaye tant aimée pour se diriger vers un vaste château fort, impressionnant avec ses hauts murs, ses quatre tours et ses créneaux de défense, situé dans le bourg de Noirmoutier. Il fut jeté dans un cachot sinistre, sombre, humide et glacial.
Pour son plus grand malheur, il fut soumis à la question préparatoire. Une tenaille, habillement tenue par un bourreau, lui arracha les ongles des mains et des pieds ainsi que presque toutes ses incisives. C’est dans un état de délabrement extrême qu’il parut devant ses juges, dans la cour du château. Nul ne pouvait reconnaître en lui le jeune peintre italien arrivé sur l’île deux années auparavant, pataugeant dans la vase noire, mais le cœur rempli d’espoir. Un grand feu brûlait près de la table des magistrats, alimenté probablement depuis deux ou trois heures. L’archevêque de Poitiers, Ythier de Mareuil lui-même, présidait l’autodafé durant lequel l’homme d’Église se vanta de l’usage de la torture afin de faire éclater la vérité : Lorenzo avait reconnu que ses doigts étaient bien les instruments du Diable, de ses démons et plus encore… Il aurait avoué n’importe quoi pour faire cesser la douleur.
C’est sans surprise qu’il fut condamné à perdre la main senestre. Celle-ci devrait être tranchée puis brûlée afin d’être purifiée. L’évêque n’avait pas totalement abandonné son artiste. Il réussit à épargner sa vie. Cette position fit cependant naître une suspicion dans l’esprit d’Ythier de Mareuil. L’ecclésiastique de Luçon se vit dans l’obligation de prouver à son archevêque qu’il n’était pas lui-même gaucher, ce qui lui fut aisé, mais il dut présenter les deux ouvrages que l’accusé lui avait peints précédemment.
Dès que la sentence fut prononcée, un bourreau attacha le poignet de l’Italien et l’allongea sur le billot puis fit tomber sa hache. Étonnamment, Lorenzo ne ressentit aucune douleur, mais lorsqu’une lame chauffée à blanc vint cautériser son moignon sanglant, il hurla et faillit perdre connaissance. C’est à genoux, dans de terribles souffrances, qu’il vit qu’on jetait dans le feu non seulement sa main, mais également les trois tableaux qu’il avait peints. Les toiles gondolèrent, craquèrent et se laissèrent enfin dévorer. L’abbé se mordit les lèvres de voir détruits de tels chefs-d’œuvre. L’évêque de Luçon fit un geste pour empêcher ce massacre de la beauté, puis baissa le bras dans un renoncement total devant la sentence de la Sainte Église. Le visage de la Vierge fut le dernier à disparaître dans les flammes. Jusqu’au bout, la douceur de son sourire accompagna le supplice du condamné dans une aura de lumière céleste.
Un homme saisit par l’épaule le peintre anéanti, le releva de force et le poussa avec violence vers la sortie du château. Nul ne le revit jamais vivant. Peu de temps après, la mer rejeta le corps d’un inconnu édenté auquel il manquait les ongles et la main gauche.

Fidèle à l’esprit de Bernard de Clairvaux, l’abbé avait fait régner la paix sur l’abbaye Notre-Dame-de-la-Blanche et avait chassé le Démon. Grâce à cet acte, il ne fut pas inquiété pour avoir hébergé et nourri un gaucher suppôt de Satan. Aux yeux de tous, il avait fait son devoir et pouvait aller en paix.
Après le jugement, il retourna dans son domaine mais ne se rendit pas immédiatement dans ses appartements. Une force inconnue l’appelait sur la plage toute proche. Il regarda vers le large. Un nuage blanc prenait forme, doucement, attirant son regard. Peu à peu, l’abbé reconnut les contours de la Vierge si merveilleusement peinte par Lorenzo. La lumière ambiante, la couleur de la mer, étaient exactement identiques au tableau à présent détruit.
L’abbé se mit à genoux et, joignant ses mains en prière, demanda pardon à l’âme du jeune homme, conscient que le monde avait perdu l’un de ses plus grands artistes : Lorenzo da Vitolini, élève prodige de maître Leonardo da Vinci.
En découvrant le secret de l’Italien, il avait eu si peur que cette vérité mette en éclairage son propre péché qu’il avait préféré détruire un être pur que de risquer à son tour l’Inquisition.
De sa main gauche dont il avait si honte, de cette main habile qu’il cachait soigneusement à tout le monde, il écrivit d’un trait délié sur le sable humide le nom du peintre de lumière et le sien tout proche, comme celui d’un frère indigne, pour que l’océan miséricordieux emporte avec lui son secret, si bien dissimulé par son talent d’ambidextre.
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MessageSujet: Re: La main senestre   Mar 21 Aoû 2012 - 18:59

Le premier prix du concours de nouvelles "Secrets à Noirmoutier".
Les filles, même si vous n'achetez pas le recueil, prenez au moins le temps de décourvir ce texte, qui, pour une fois, a fait l'unanimité parmi les membres du jury. A mon avis un des meilleurs que Corynn ait écrit...
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MessageSujet: Re: La main senestre   Mer 22 Aoû 2012 - 7:04

je me l'imprime pour le lire à tête reposée mais je ne me fais pas de soucis, il doit être très bien j'en dirai plus après lecture !
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MessageSujet: Re: La main senestre   Mer 22 Aoû 2012 - 9:18

Très très beau texte, vraiment ! Encore un grand bravo, Corynn, pour ce 1er Prix bien mérité !
J'ai hâte de découvrir tout le recueil !
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MessageSujet: Re: La main senestre   Mer 22 Aoû 2012 - 10:21

Merci ma jolie Maddy ! flower

Je suis d'accord avec Camillette, je pense que je suis capable du pire et du meilleur, et bien là, ça fait parti du meilleur. Le hic, c'est qu'après cette nouvelle, j'ai eu du mal à réécrire. J'ai tellement mis mes tripes dans celui-ci, et puis le sujet me concernait beaucoup, en tant que gauchère. Pendant un mois, je n'ai plus rien fait. Je vous rassure, ça m'est passé Laughing

N'empêche, je me demandais si les membres du jury n'auraient pas préféré "La confession", l'autre nouvelle que j'avais envoyée. J'avais peur que "La main senestre" soit à la fois trop personnelle et aussi trop crue par moment, dans la description des tortures infligées à mon héros, par exemple. Mais non !

Bonne lecture Marie ! Very Happy
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MessageSujet: Re: La main senestre   Mer 22 Aoû 2012 - 12:17

Non, personne n'a émis la moindre objection à ce sujet, Corynn. Je pense que tout est dans la façon dont on le dit. Maddy, mon envoi est prêt. Il part demain comme convenu. Marie, je comprends que tu prèfères lire le texte imprimé car il est assez dense et assez long...
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MessageSujet: Re: La main senestre   Mer 22 Aoû 2012 - 13:31

Oui, c'est vrai qu'il est long. C'est plus facile à lire sur papier, je suis bien d'accord moi aussi. Et puis comme ça, ton cher et tendre pourra le lire aussi, Marie !

Merci de me rassurer Camillette !
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MessageSujet: Re: La main senestre   Mer 22 Aoû 2012 - 15:44

et bien voilà nous l'avons lue tous les deux et d'une seule main (lui la droite, moi la gauche) nous te disons bravo.
Moi aussi je suis gauchère et heureusement que nous ne sommes pas nées sous cette période intégriste!!! affraid

cela étant dit, comme d'habitude, un très beau texte, plus que ça : un texte d'un vrai écrivain. Tout y est: l'écriture, l'histoire et l'intêret de cette histoire.

pour ma gouverne: Notre-Dame-de la Blanche est une dame de Noirmoutier? et les noms que tu as énoncés sont vrais? en un mot: cette histoire a-t-elle réellement existé ou sort-elle entière de ton imagination?
dans les deux cas je récidive: Bravo !!!
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MessageSujet: Re: La main senestre   Mer 22 Aoû 2012 - 19:52

Notre-Dame de la Blanche est une ancienne abbaye de Noirmoutier qui accueillait des moines de je ne sais plus quelle confrérie (mais Corynn te donnera la réponse !). Elle est évoquée également dans "Les disparus de l'abbaye" dans le recueil sur la peur.
Quant au reste, à part la référence à Léonard de Vinci, l'histoire doit être sortie de l'imagination fertile de notre copine... mais j'avoue ne pas avoir eu envie de la vérifier tellement elle est bien construite !
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MessageSujet: Re: La main senestre   Mer 22 Aoû 2012 - 20:14

pareil pour moi ça parait tellement "vrai" c'est ça le talent !!!
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MessageSujet: Re: La main senestre   Jeu 23 Aoû 2012 - 10:43

Merci de m'avoir lu à vous deux, et merci de votre appréciation très sympa ! I love you

Notre Dame de la Blanche est donc une ancienne abbaye de Noirmoutier, comme vous l'a dit Camillette. Elle accueillait des moines "blancs" (parce qu'habillés de blanc) cisterciens. A l'origine, l'abbaye s'était établie sur l'île du Pilier, mais bon, c'était quand même plus pratique pour les moines d'être sur Noirmoutier elle-même.

Il ne faut pas confondre ND de la Blanche avec le Monastère Noir (Noir Moustier) qui a donné son nom à l'île.

Ma foi, le jeune Lorenzo sort tout droit de mon imagination, tout comme le père abbé. L'histoire est totalement inventée, mais le seigneur de l'île, tout comme l'évêque et l'archevêque, eux, ont bien vécu à l'époque que je décris. Et bien sûr, le maître de Lorenzo aussi, puisqu'il s'agit, comme vous l'avez deviné, du grand Léonard da Vinci.

Ce que je n'ai pas inventé, par contre, c'est la torture qu'on faisait subir aux gauchers. Bernard de Clairvaux, ce grand malade mental sadique, toujours sanctifié par l'Eglise, y est pour beaucoup. Ce qui est vrai également, c'est le prix de la traversée en bateau (ou alors il fallait aller de pied et c'était très dangereux à l'époque, car le Gois était bien plus long que maintenant !), ainsi que les techniques de préparation des toiles avant peinture. Je me suis régalée à faire toutes ces recherches.

En conclusion, la base est vraie et tout le reste est inventé. Very Happy
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MessageSujet: Re: La main senestre   Jeu 23 Aoû 2012 - 10:47

Eh bien, voilà ! Very Happy C'est inventé, mais ç'aurait pu être vrai !
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Corynn
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MessageSujet: Re: La main senestre   Jeu 23 Aoû 2012 - 10:53

Hihihi ! Oui !!! lol!
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MessageSujet: Re: La main senestre   Jeu 23 Aoû 2012 - 15:46

merci Corynn de toute façon on te lit toujours avec plaisir ! bises
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MessageSujet: Re: La main senestre   Ven 24 Aoû 2012 - 11:33

Merci Marie ! Very Happy
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MessageSujet: Re: La main senestre   Jeu 27 Sep 2012 - 12:31

J'ai adoré ton texte, ma belle !!! Du grand art !!! Bravo !!! cheers
Et presque malgré moi, à la fin de ma lecture, je me suis surprise à caresser ma main ... gauche !!! Laughing
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MessageSujet: Re: La main senestre   Jeu 27 Sep 2012 - 15:24

Ça c'est rigolo ! c'est une forme d'empathie que tu as ressenti pour mon malheureux héros Babounette !

Merci beaucoup de m'avoir lue ! Very Happy
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MessageSujet: Re: La main senestre   Jeu 27 Sep 2012 - 17:30

thumleft C'est un réel plaisir de te lire, ma Corynn !!! thumright
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MessageSujet: Re: La main senestre   Dim 20 Oct 2013 - 13:11

C'est un texte vraiment magnifique. Quand je pense qu'il n'y a pas encore si longtemps, les gauchers n'avaient pas le droit de faire le signe de croix de la main gauche.
J'ai vu ça quand j'étais en primaire dans une école catholique « école St jean St Louis » dans ma ville. Merci encore pour ce texte historique.
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MessageSujet: Re: La main senestre   Dim 20 Oct 2013 - 18:43

Eh bien, à ma connaissance, ils n'ont toujours pas le droit de faire le signe de croix de la main gauche, mon Tendre Bonbon, sauf que s'ils le font, on ne va quand même pas les punir.

Merci de m'avoir lue, Karamel !
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MessageSujet: Re: La main senestre   Dim 20 Oct 2013 - 21:37

Mais de rien Corynn, en plus, j'ai appris plein de chose sur Léonard de Vinci.
Donc, merci à toi.
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